Sélectivité alimentaire et troubles alimentaires pédiatriques : quand s’interroger ?
Publié le 19 octobre 2026
« Il mangeait de tout quand il était petit… et maintenant, il refuse presque tout. » Lorsque cette sélectivité se prolonge, certains parents commencent à se demander s’il peut être question de troubles alimentaires pédiatriques.
Les pâtes passent, mais seulement avec une certaine sauce. Les légumes restent dans l’assiette. Un aliment apprécié la semaine dernière peut soudain être refusé. Et lorsqu’un nouveau plat arrive sur la table, la réponse est parfois « non » avant même de l’avoir regardé.
La sélectivité alimentaire est fréquente chez les jeunes enfants, en particulier pendant les années où ils gagnent en autonomie et deviennent plus prudents face aux aliments nouveaux. Elle ne signifie donc pas automatiquement qu’il existe un problème.
Mais entre un enfant qui traverse une période où son alimentation est moins variée et un enfant pour qui manger devient progressivement très compliqué, il existe toute une palette de situations.
Alors, à partir de quand la sélectivité mérite-t-elle d’être examinée plus attentivement ?
La réponse ne se trouve rarement dans le seul nombre d’aliments acceptés.
Être sélectif ne veut pas forcément dire avoir une difficulté alimentaire
Certains enfants ont des préférences très affirmées. Ils peuvent refuser les légumes pendant plusieurs semaines, manger le même déjeuner tous les matins ou se montrer méfiants face à un aliment qu’ils ne connaissent pas. Cela peut être déstabilisant pour les parents, surtout lorsqu’ils ont le sentiment que leur répertoire alimentaire se réduit.
Pourtant, une alimentation momentanément peu variée ne suffit pas à conclure à un trouble.
Ce qui devient plus informatif, c’est la façon dont cette sélectivité évolue, sa rigidité, les réactions qu’elle suscite et ses conséquences au quotidien.
Les approches actuelles des difficultés alimentaires pédiatriques invitent d’ailleurs à ne pas se contenter de regarder les aliments consommés. Elles prennent également en compte les aspects médicaux et nutritionnels, les compétences nécessaires pour manger ainsi que les répercussions psychosociales sur l’enfant et sa famille.
Autrement dit, deux enfants dont le panel alimentaire est de quinze ou vingt aliments peuvent vivre des réalités très différentes.
Premier repère : le répertoire alimentaire s’élargit-il ou se réduit-il ?
La photographie d’un repas nous apprend peu. L’évolution dans le temps est souvent bien plus intéressante.
Un enfant peut traverser une période de sélectivité tout en continuant, doucement, à découvrir de nouvelles choses. Il refuse aujourd’hui mais accepte parfois de sentir, toucher ou goûter. Certains aliments disparaissent momentanément puis reviennent.
Dans d’autres situations, le mouvement s’effectue principalement dans l’autre sens. Un aliment accepté disparaît, puis un autre. Une marque précise devient indispensable. Puis une forme, une couleur ou une préparation particulière. L’enfant ne mange plus « du pain », mais uniquement un pain précis. Il n’accepte plus « des yaourts », mais un parfum et un contenant particuliers.
Le répertoire devient alors non seulement limité, mais aussi de plus en plus rigide.
Cette évolution mérite davantage d’attention que ne le mérite un simple chiffre. Une diminution importante de la diversité alimentaire fait notamment partie des éléments pris en compte lors de l’évaluation d’une difficulté alimentaire.
La question n’est donc pas seulement : « Combien d’aliments mange-t-il ? » Elle peut devenir : « Dans quelle direction allons-nous ? »
Deuxième repère : que se passe-t-il lorsqu’un aliment ne correspond pas à ce que l’enfant attend ?
Tous les enfants ont des préférences. Mais leur capacité d’adaptation peut être très différente.
Un enfant peut dire qu’il n’aime pas les pâtes proposées ce soir tout en réussissant à manger autre chose présent sur la table. Un autre peut être totalement déstabilisé parce que les pâtes ont changé de forme.
La différence ne se situe pas uniquement dans le refus. Il est intéressant d’observer la réaction suscitée par la situation.
L’enfant semble-t-il simplement peu intéressé ? Peut-il tolérer l’aliment à proximité de lui, même s’il ne le mange pas ? Où sa présence déclenche-t-elle du dégoût, des haut-le-cœur, de la peur, des pleurs ou un besoin immédiat de l’éloigner ?
Certaines difficultés sensorielles peuvent rendre des textures, des températures, des goûts, des odeurs ou même certaines apparences alimentaires particulièrement difficiles à tolérer. Des difficultés de mastication ou de gestion des aliments en bouche peuvent également amener un enfant à éviter certaines textures.
Ce qui semble être une préférence très stricte peut alors avoir une fonction : éviter quelque chose que l’enfant perçoit comme réellement difficile.
Troisième repère : l’enfant est-il sélectif ou manger lui demande-t-il certaines compétences qu’il n’a pas encore ?
Un enfant qui accepte les purées mais refuse les morceaux n’est pas nécessairement simplement « difficile ». De la même manière, un enfant qui choisit systématiquement des aliments croustillants ou faciles à mâcher peut nous donner une indication sur ce qu’il parvient à gérer confortablement.
Manger demande des compétences complexes : mordre, mâcher, déplacer les aliments dans la bouche, gérer plusieurs textures simultanément, avaler efficacement. Il est donc utile d’observer les caractéristiques communes des aliments acceptés. Sont-ils tous mous ? Tous secs ? Tous croquants ? Très uniformes ? L’enfant évite-t-il les mélanges ? Les aliments fibreux ? Les morceaux ? Certaines consistances ?
Ce regard permet de passer de : « Il ne veut pas manger cela » à une question différente : « Qu’est-ce qui rend cet aliment plus difficile pour lui ? »
Cette nuance peut complètement modifier la compréhension de la situation.
Quatrième repère : la sélectivité permet-elle malgré tout de couvrir les besoins de l’enfant ?
Une alimentation variée facilite naturellement la couverture des besoins nutritionnels, mais là encore, l’observation mérite d’être nuancée.
Un enfant peut être sélectif tout en mangeant des aliments appartenant à plusieurs groupes alimentaires et en grandissant correctement. Un autre peut accepter davantage d’aliments en nombre, mais exclure presque entièrement certaines catégories.
Une diversité alimentaire très restreinte peut parfois entraîner des apports insuffisants en certains nutriments. Les difficultés alimentaires pédiatriques sont donc évaluées non seulement sous l’angle de la croissance, mais aussi sous celui de la qualité et de la variété des apports.
Cela signifie aussi qu’une courbe de croissance rassurante ne répond pas à toutes les questions.
La croissance constitue un élément important, mais elle n’est qu’une pièce du puzzle.
Cinquième repère : quelle place cette sélectivité occupe-t-elle dans la vie familiale ?
C’est probablement l’un des repères les plus utiles, et pourtant l’un des moins visibles, sur une liste d’aliments.
Imaginez deux enfants qui mangent exactement le même nombre d’aliments.
Pour le premier, la famille continue à cuisiner normalement. Il trouve généralement quelque chose qu’il peut manger. Les anniversaires, les vacances ou les repas chez les grands-parents demandent peu d’organisation supplémentaire.
Pour le second, chaque sortie nécessite d’emporter sa nourriture. Les restaurants deviennent difficiles. Les invitations sont attendues avec inquiétude. Les parents préparent plusieurs repas différents ou vérifient systématiquement qu’un aliment « sûr » sera disponible. Le repas suscite fréquemment des tensions ou des négociations.
Sur le papier, leur répertoire alimentaire pourrait sembler similaire. Dans la vie quotidienne, la situation ne l’est pas du tout. L’impact des difficultés alimentaires sur les interactions, les repas familiaux et la participation sociale fait partie des éléments pris en compte dans une évaluation globale.
Lorsque l’alimentation commence à déterminer où la famille peut aller, ce qu’elle peut faire et comment elle doit organiser chacune de ses journées, la question ne porte plus seulement sur les préférences alimentaires de l’enfant.
Ce que les stratégies mises en place par les parents peuvent également nous apprendre
Face à un enfant qui mange peu, les parents cherchent naturellement des solutions. On coupe autrement. On présente séparément. On achète la bonne marque. On prépare un plat de secours. On encourage à goûter. Parfois, on négocie : « juste une bouchée ». Ces adaptations ne signifient pas que les parents ont créé le problème. Elles racontent surtout quelque chose de la difficulté : combien d’efforts faut-il actuellement pour permettre à cet enfant de manger ?
Lorsque l’ensemble de l’organisation familiale commence à se construire autour de l’alimentation, cela mérite d’être entendu.
Le stress de l’enfant et celui des personnes qui l’accompagnent font d’ailleurs partie des éléments pris en compte lors de l’évaluation des difficultés alimentaires.
Quand demander un avis ?
Il n’est pas nécessaire d’attendre que l’enfant ne mange presque plus pour parler de ses difficultés.
Une sélectivité mérite notamment d’être regardée plus attentivement lorsqu’elle se rigidifie ou s’accentue, lorsque le répertoire alimentaire diminue progressivement, lorsque certaines textures sont systématiquement impossibles à gérer ou lorsque les repas entraînent régulièrement pleurs, peur, dégoût, haut-le-cœur ou conflit.
Des repas très longs, des difficultés à mâcher ou à avaler, une fatigue importante pendant les repas, des vomissements fréquents, ainsi qu’une inquiétude concernant la croissance ou les apports nutritionnels sont également des éléments à discuter avec un professionnel.
Il en va de même lorsque l’alimentation limite fortement la vie sociale de l’enfant ou impose une organisation familiale particulièrement lourde.
L’objectif d’une évaluation n’est pas nécessairement de poser une étiquette. Il s’agit de comprendre pourquoi cet enfant a besoin de réduire autant son alimentation et quelles dimensions de la situation méritent d’être explorées.
Ne pas attendre un seuil pour commencer à observer
La frontière entre « sélectivité habituelle » et « trouble alimentaire » n’est pas toujours nette. Et c’est précisément pour cela qu’il peut être plus pertinent de considérer un ensemble d’indices plutôt que de chercher un chiffre qui déciderait à lui seul si l’on doit s’inquiéter.
Comment le répertoire évolue-t-il ? L’enfant peut-il s’adapter ? Certaines textures sont-elles particulièrement difficiles ? Ses besoins semblent-ils couverts ? Quelle est sa réaction émotionnelle face aux aliments ? Et surtout : quelle place cette difficulté occupe-t-elle dans sa vie et dans celle de sa famille ?
Ces questions permettent déjà de changer de regard.
Dans ma formation consacrée aux difficultés et troubles alimentaires pédiatriques, je vais plus loin dans cette manière d’observer : comprendre les différentes formes que peut prendre une difficulté alimentaire, repérer ce qui mérite d’être exploré et mieux identifier les éléments qui peuvent se cacher derrière un refus ou une sélectivité persistante. Non pas pour chercher à faire manger un enfant à tout prix, mais pour comprendre ce qui rend l’alimentation difficile pour lui et donner des pistes concrètes pour l’accompagner.
Sources et références :
- Bolten, M., Claude, F., Queirolo, S. & Tanas, R. (2025). Psychisme et régulation de l’appétit – Du comportement alimentaire pendant la petite enfance aux conséquences psychologiques de l’obésité et à la stigmatisation du poids pendant l’enfance et l’adolescence. Paediatrica, Pédiatrie Suisse, 27 juin 2025. Publication abordant notamment la sélectivité alimentaire, les préférences de l’enfant, les expériences sensorielles et l’influence du contexte familial.
- Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV). Bon appétit les petits – Apprendre à manger. Recommandations suisses sur l’apprentissage alimentaire, la découverte de nouveaux aliments, le respect des sensations de faim et de satiété et l’importance d’un environnement agréable pendant les repas.
- OSAV – Bon appétit les petits. Manger sain et varié. Repères sur l’alimentation des enfants de 1 à 3 ans, la diversité alimentaire, les quantités consommées et les différences individuelles d’appétit.
- Champenois, Julie (2026). Mon enfant ne mange plus : quand faut-il s’inquiéter ? Esprit Féminin, 29 juillet 2026. Article consacré à l’apprentissage de l’alimentation, à la néophobie alimentaire, aux découvertes sensorielles et aux situations dans lesquelles une difficulté mérite un accompagnement.
- Champenois, Julie (2025). Quand manger devient une épreuve pour l’enfant. REISO, Revue d’information sociale, 11 août 2025. Article consacré aux troubles alimentaires pédiatriques, à leurs différentes dimensions et à l’importance d’un repérage précoce lorsque les difficultés dépassent les variations habituelles du développement.
Infirmière spécialisée en pédiatrie · Consultante IBCLC · Formatrice · Superviseure · Autrice
Julie Champenois est infirmière spécialisée en pédiatrie. Forte de plus de vingt-cinq ans d’expérience auprès des enfants et de leurs familles, elle s’est spécialisée dans l’alimentation, l’oralité et l’allaitement maternel. Titulaire d’un DIU Troubles de l’oralité de l’enfant et d’un DU Nutrition et obésité de l’enfant, elle a créé et co-dirige le CAS Troubles alimentaires pédiatriques à la Haute école de santé Fribourg.
À travers ses formations destinées aux professionnels et ses ressources en ligne pour les parents, elle transmet une approche centrée sur la compréhension de l’enfant, le soutien des familles et le plaisir de manger.