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Julie Champenois

Troubles alimentaires pédiatriques : pourquoi les repérer tôt en crèche ?

Publié le 19 octobre 2026

Une professionnelle de la petite enfance accompagne un jeune enfant pendant son repas à la crèche, tandis que d’autres enfants mangent à proximité.

« Il mange très peu à la crèche, mais ses parents disent qu’à la maison, ça va. »

« Elle refuse tous les morceaux. On s’est dit qu’elle finirait par s’y mettre. »

« Il mange toujours les mêmes aliments, mais au moins il mange quelque chose. »

« Les repas durent longtemps, il faut beaucoup l’encourager, mais il grandit bien. »

En crèche, ces situations ne sont pas rares. Lorsqu’elles se répètent et questionnent l’équipe, un temps de supervision peut aider à croiser les observations et à prendre du recul avant de tirer des conclusions. La plupart de ces situations ne signifient pas nécessairement qu’un enfant présente un trouble alimentaire pédiatrique (TAP). Mais certaines méritent que l’on s’arrête un peu plus longtemps sur ce que l’on observe.

Car entre une étape du développement alimentaire, une difficulté passagère et une difficulté qui commence à s’installer, la frontière n’est pas toujours évidente.

C’est précisément là que les professionnels de la petite enfance ont une place précieuse : non pas pour poser un diagnostic, mais pour observer, repérer, accompagner et ouvrir le dialogue avec les parents.

Pourquoi la crèche est-elle un lieu privilégié pour repérer les difficultés alimentaires ?

Un enfant qui fréquente une structure d’accueil y prend plusieurs repas et collations chaque semaine. Les professionnels le voient manger régulièrement, avec différents aliments, au milieu d’autres enfants et à des moments variés de sa journée.

Cette régularité permet d’observer des éléments qui peuvent être difficiles à percevoir lorsqu’on ne regarde qu’un seul repas.

Le répertoire alimentaire s’élargit-il progressivement ou reste-t-il très limité ? L’enfant accepte-t-il de toucher les aliments qu’il ne mange pas ? Comment réagit-il lorsqu’une texture change ? Les morceaux semblent-ils difficiles à gérer ? Le repas nécessite-t-il beaucoup d’encouragements ou de distractions ? Certaines odeurs, textures ou consistances provoquent-elles des réactions particulièrement fortes ? Les repas deviennent-ils progressivement plus compliqués ?

Ce n’est généralement pas un seul de ces éléments qui permet de comprendre la situation.

Ce sont leur association, leur intensité et, surtout, leur évolution dans le temps qui deviennent intéressants.

Et pour les repérer, encore faut-il savoir quoi regarder.

Repérer ne veut pas dire diagnostiquer

Former une équipe de crèche aux troubles alimentaires pédiatriques ne signifie pas lui demander de déterminer si un enfant « a un TAP ».

Le rôle des professionnels reste celui de l’observation et de l’accompagnement. Mais une équipe sensibilisée peut plus facilement repérer qu’une situation mérite d’être examinée de plus près, décrire précisément ce qu’elle observe et en parler aux parents.

Il y a une grande différence entre dire :

« Il est difficile avec la nourriture. » et pouvoir expliquer : « Nous avons remarqué que depuis plusieurs semaines, il accepte essentiellement des aliments lisses. Lorsqu’il y a de petits morceaux, il les recrache et semble avoir du mal à les gérer. Nous observons la même chose avec plusieurs types d’aliments. Est-ce que vous voyez quelque chose de similaire à la maison ? »

Dans le deuxième cas, on ne pose pas de diagnostic. Nous partageons des observations concrètes et ouvrons un échange avec la famille.

Cette étape est importante, car les parents ne savent pas toujours à partir de quel moment une difficulté alimentaire mérite un avis professionnel, ni vers qui se tourner.

Une équipe formée peut également jouer un rôle d’orientation. Selon ce qui est observé, elle peut encourager les parents à en parler au pédiatre ou les orienter vers un professionnel disposant des compétences adaptées : un logopédiste lorsque les compétences alimentaires, oro-motrices ou de déglutition sont en question, un diététicien lorsque les apports nutritionnels sont préoccupants, un ergothérapeute lorsque les dimensions sensorielles ou fonctionnelles occupent une place importante, ou d’autres professionnels selon la situation.

L’enjeu n’est pas pour la crèche de décider de la prise en charge dont l’enfant a besoin. Il s’agit de pouvoir dire aux parents : « Voilà ce que nous observons, voilà pourquoi cela nous questionne et voici avec quel type de professionnel il pourrait être utile d’en discuter. »

Entre remarquer une difficulté et accéder à un accompagnement adapté, il peut parfois y avoir un long chemin. Une équipe qui connaît mieux les troubles alimentaires pédiatriques peut contribuer à rendre ce parcours plus lisible pour les familles.

Pourquoi le repérage précoce est-il important ?

Lorsqu’une difficulté alimentaire survient, les familles et les professionnels cherchent naturellement des solutions.

Nous proposons autre chose. Nous remplaçons l’aliment refusé. Nous évitons certaines textures. Nous préparons les aliments que l’enfant accepte. Nous nous distrayons parfois pour que quelques bouchées passent. Nous insistons davantage parce que l’on s’inquiète de ce qu’il mange.

Ces ajustements sont souvent mis en place avec une intention parfaitement compréhensible : faire en sorte que l’enfant mange.

Mais lorsque la difficulté persiste, tout un fonctionnement peut progressivement se construire autour d’elle.

L’enfant peut avoir de moins en moins d’occasions d’explorer certaines textures. Son répertoire alimentaire peut se réduire. Les repas peuvent devenir plus tendus. Les adultes peuvent multiplier les stratégies pour maintenir des apports suffisants. Les parents peuvent commencer à anticiper les repas avec inquiétude.

Repérer une difficulté tôt permet de s’interroger avant que ces mécanismes aient eu le temps de s’installer.

Cela ne signifie pas qu’un accompagnement précoce sera forcément simple ou court. Certaines difficultés alimentaires sont complexes et nécessitent une prise en charge prolongée.

En revanche, plus tôt une difficulté est repérée et comprise, plus tôt il devient possible de proposer un accompagnement ajusté, plutôt que d’attendre qu’elle prenne davantage de place dans le quotidien de l’enfant et de sa famille.

Que peut observer une équipe au quotidien ?

Quelques repères peuvent aider à envisager l’alimentation autrement.

L’évolution plutôt que la photographie d’un repas. Un refus ponctuel apporte peu d’informations. En revanche, un enfant dont le répertoire se réduit progressivement ou qui reste durablement en difficulté avec certaines textures mérite davantage d’attention.

La manière dont l’enfant mange, et non pas uniquement la quantité. Un enfant peut manger suffisamment en quantité tout en rencontrant des difficultés importantes avec les textures, la mastication, l’exploration ou la variété alimentaire.

Ce qui se passe avant même de goûter. Accepte-t-il de regarder, sentir ou toucher un nouvel aliment ? Peut-il tolérer sa présence dans l’assiette ? Certaines réactions apparaissent-elles dès que l’aliment est vu ou touché ?

L’effort nécessaire pour que le repas fonctionne. Faut-il négocier, distraire, encourager continuellement ou organiser le repas de manière très précise pour que l’enfant mange ? Certaines stratégies peuvent être devenues tellement habituelles que l’on ne remarque plus à quel point elles sont nécessaires au bon déroulement du repas.

Les différences entre la crèche et la maison. Un enfant peut manger différemment selon le contexte. Cela ne signifie pas que les parents ou les professionnels observent mal. Au contraire, ces différences peuvent nous renseigner sur ce qui facilite ou complique son alimentation.

La crèche n’est pas seulement un lieu de repérage

C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants.

Une structure d’accueil de la petite enfance peut être un extraordinaire terrain d’expériences sensorielles.

Et ces expériences ne doivent pas nécessairement avoir lieu à table.

Transvaser, malaxer, toucher des matières sèches ou humides, jouer avec de l’eau, manipuler, sentir, cuisiner, observer et imiter les autres enfants… Le quotidien d’une crèche offre naturellement de nombreuses occasions de découvrir des sensations.

Pour un enfant qui rencontre des difficultés alimentaires, certaines de ces expériences peuvent être particulièrement intéressantes lorsqu’elles sont conçues en fonction de ses capacités.

L’objectif n’est pas de transformer chaque activité sensorielle en un exercice destiné à lui faire accepter un aliment.

Il peut simplement s’agir de lui permettre d’explorer progressivement, sans enjeu quant à la quantité à manger, des sensations qu’il évite habituellement.

Un enfant qui refuse de toucher certaines textures alimentaires peut parfois commencer par les toucher dans un contexte de jeu, sans qu’on lui demande de les mettre en bouche. Un autre aura besoin de beaucoup d’observation avant de pouvoir participer. Un autre, encore, pourra tolérer certaines expériences, mais pas d’autres.

La progression ne se mesure donc pas uniquement au nombre d’aliments mangés.

Regarder, s’approcher, tolérer la présence, toucher, manipuler, sentir, puis, éventuellement, goûter sont autant d’étapes qui nous renseignent sur la manière dont l’enfant entre en relation avec les aliments et les sensations.

Encore faut-il savoir comment accompagner ces expériences

Proposer davantage d’activités sensorielles n’est pas automatiquement bénéfique.

Une activité trop intense ou trop éloignée des possibilités actuelles de l’enfant peut, au contraire, renforcer son évitement.

La question n’est donc pas simplement :

« Quelle activité sensorielle pouvons-nous proposer ? »

Mais plutôt :

« Qu’est-ce que cet enfant tolère aujourd’hui, qu’est-ce qui semble difficile pour lui et quelle pourrait être la prochaine expérience accessible ? »

Cette manière de réfléchir requiert de l’observation.

Elle demande aussi de savoir reconnaître quand il est pertinent d’encourager une exploration, quand il vaut mieux ralentir et quand les difficultés observées nécessitent l’avis d’un professionnel compétent dans ce domaine.

C’est là aussi que la formation des équipes prend tout son sens : non pas transformer la crèche en lieu thérapeutique, mais permettre aux professionnels d’utiliser les nombreuses possibilités du quotidien avec davantage de compréhension et de justesse.

Formation et supervision : des connaissances, puis un regard sur les situations réelles

Une formation sur les troubles alimentaires pédiatriques peut permettre aux professionnels de la petite enfance de mieux comprendre le développement de l’alimentation, les différentes dimensions impliquées dans les TAP, ainsi que les signes qui méritent davantage d’attention.

Elle donne à l’équipe des repères pour observer, un langage commun pour échanger et davantage de ressources pour accompagner les parents lorsqu’une situation les questionne.

La supervision d’équipe répond à un autre besoin.

Elle permet de partir des situations réellement rencontrées au sein de la structure.

Qu’est-ce qui nous questionne chez cet enfant ? Que se passe-t-il concrètement pendant ses repas ? Que faisons-nous actuellement ? Qu’observe sa famille ? Les difficultés sont-elles présentes dans tous les contextes ? Quelles expériences lui proposons-nous ? Sont-elles ajustées à ses possibilités ? Y a-t-il des éléments que nous n’avons pas encore envisagé d’observer ?

Un regard extérieur, expérimenté dans les troubles alimentaires pédiatriques, permet parfois de mettre en relation des observations qui semblaient jusque-là indépendantes, de questionner certaines habitudes et de faire émerger de nouvelles pistes à tester.

La supervision peut également aider l’équipe à réfléchir à la manière de transmettre ses observations aux parents et, le cas échéant, à les orienter vers les professionnels les mieux adaptés.

Observer tôt pour pouvoir accompagner plus tôt

Les professionnels de crèche et des autres modes d’accueil n’ont pas à devenir des spécialistes des troubles alimentaires pédiatriques.

Mais ils peuvent devenir des observateurs particulièrement précieux du développement alimentaire de l’enfant.

Parce qu’ils le voient régulièrement. Parce qu’ils le voient manger dans un autre environnement que celui de la maison. Parce qu’ils peuvent observer son évolution au fil du temps. Parce qu’ils disposent d’un environnement particulièrement riche pour lui permettre d’explorer. Et parce qu’ils peuvent parfois être parmi les premiers à remarquer qu’une difficulté ne semble plus simplement passagère.

J’interviens auprès des crèches et d’autres structures d’accueil de la petite enfance pour des formations sur les troubles alimentaires pédiatriques, ainsi que pour des supervisions d’équipe à partir de situations concrètes.

La formation permet d’acquérir les connaissances et les repères nécessaires pour mieux observer, repérer, accompagner et orienter. La supervision permet ensuite de prendre du recul, d’affiner les observations et de réfléchir ensemble à des pistes adaptées à la réalité de l’enfant, de sa famille et de la structure.

Car dépister tôt ne signifie pas mettre une étiquette plus tôt.

Cela signifie surtout se donner la possibilité de comprendre, d’accompagner et, lorsque nécessaire, d’orienter l’enfant et sa famille avant que la difficulté ne prenne davantage de place.

Sources et références :
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Portrait de Julie Champenois, infirmière spécialisée en pédiatrie et autrice

Julie Champenois

Infirmière spécialisée en pédiatrie · Consultante IBCLC · Formatrice · Superviseure · Autrice

Julie Champenois est infirmière spécialisée en pédiatrie. Forte de plus de vingt-cinq ans d’expérience auprès des enfants et de leurs familles, elle s’est spécialisée dans l’alimentation, l’oralité et l’allaitement maternel. Titulaire d’un DIU Troubles de l’oralité de l’enfant et d’un DU Nutrition et obésité de l’enfant, elle a créé et co-dirige le CAS Troubles alimentaires pédiatriques à la Haute école de santé Fribourg.

À travers ses formations destinées aux professionnels et ses ressources en ligne pour les parents, elle transmet une approche centrée sur la compréhension de l’enfant, le soutien des familles et le plaisir de manger.