Passer au contenu principal

Julie Champenois

Troubles alimentaires pédiatriques : quand manger devient une épreuve pour l’enfant

Publié le 19 octobre 2026

Un jeune enfant détourne le regard de son assiette pendant un repas, tandis que sa mère tente de l'accompagner avec une cuillère à la main.

Votre enfant repousse son assiette. Il accepte quelques aliments seulement. Il semble avoir faim, puis mange trois bouchées, puis s’arrête. Certains repas durent longtemps, d’autres se terminent en pleurs. Vous négociez, vous adaptez les menus, vous essayez de ne pas mettre de pression… mais, malgré tout, manger reste compliqué. Et lorsque ces difficultés persistent, la question des troubles alimentaires pédiatriques peut finir par se poser.

Et une question finit souvent par se poser : est-ce qu’il ne veut pas manger ou est-ce que quelque chose l’empêche de manger ?

La différence est importante.

Parce que lorsqu’une difficulté alimentaire s’installe, ce que l’on voit (le refus, les cris, la sélectivité, le fait de recracher ou de quitter la table) ne suffit pas, à lui seul, à comprendre ce qui se passe.

Un comportement alimentaire ne raconte pas toute l’histoire

Un enfant qui ferme la bouche, détourne la tête ou refuse un aliment communique quelque chose. Mais ce message n’est pas toujours simple à décoder.

Il peut ne pas avoir faim. Il peut aussi avoir appris qu’un aliment est désagréable en bouche, avoir du mal à le mâcher, anticiper une douleur, être gêné par certaines textures ou certaines odeurs, se fatiguer rapidement pendant le repas ou avoir vécu suffisamment d’expériences difficiles pour que le simple fait de s’installer à table génère de l’inquiétude.

Plusieurs de ces éléments peuvent également se mêler.

C’est précisément pour cette raison que les approches actuelles des difficultés alimentaires pédiatriques ne se limitent plus à la quantité d’aliments consommée ou au comportement de l’enfant. Le cadre de référence du trouble alimentaire pédiatrique propose notamment de considérer quatre dimensions susceptibles d’interagir : la santé de l’enfant, ses apports nutritionnels, ses compétences pour manger et les dimensions psychosociales entourant les repas.

Cela ne signifie évidemment pas qu’un enfant qui refuse ses légumes présente un trouble alimentaire. Cela signifie plutôt que, lorsqu’une difficulté persiste ou occupe une place importante dans la vie quotidienne, chercher uniquement comment faire manger l’enfant risque de passer à côté d’une partie de la situation.

Premier repère : que se passe-t-il chez l’enfant pendant qu’il mange ?

Avant de regarder ce que l’enfant mange, il peut être utile d’observer comment il vit physiquement le repas.

Semble-t-il confortable ? Mange-t-il avec facilité ou le repas lui demande-t-il beaucoup d’efforts ? Tousse-t-il, s’étouffe-t-il, a-t-il fréquemment des haut-le-cœur ? Certaines textures semblent-elles particulièrement difficiles ? Se plaint-il de douleurs ? Vomit-il régulièrement ? Est-il vite fatigué ?

Les compétences nécessaires pour manger sont nombreuses : prendre l’aliment en bouche, le déplacer, le mâcher, coordonner la respiration et la déglutition, gérer différentes textures…

Chez certains enfants, ce qui ressemble de loin à un refus peut donc être une façon très logique d’éviter une expérience difficile. Les troubles de la mastication ou de la déglutition, les difficultés sensorielles et certains inconforts digestifs font partie des éléments que les professionnels peuvent rechercher lorsqu’ils évaluent une difficulté alimentaire.

Le comportement prend alors un autre sens : l’enfant ne cherche pas nécessairement à s’opposer. Il peut chercher à se protéger de quelque chose qu’il trouve désagréable ou difficile.

Deuxième repère : regarder la variété, mais aussi la manière dont elle évolue

Beaucoup d’enfants traversent des périodes où ils deviennent plus méfiants à l’égard des aliments ou réduisent momentanément leur répertoire alimentaire. Ce qui apporte davantage d’informations, c’est l’évolution au fil du temps. La liste des aliments acceptés s’élargit-elle progressivement ? Reste-t-elle stable ? Se réduit-elle ? L’enfant tolère-t-il plusieurs textures ou dépend-il presque exclusivement d’une texture précise ? Accepte-t-il le même aliment préparé de différentes façons ou uniquement sous une forme, une marque ou une présentation très spécifiques ?

Ces observations permettent de dépasser le simple comptage des aliments consommés.

Un enfant peut, par exemple, accepter une quantité raisonnable d’aliments, mais uniquement s’ils sont très mous. Un autre peut manger suffisamment en quantité tout en excluant des familles alimentaires entières. Un autre peut encore commencer à retirer progressivement des aliments qu’il mangeait auparavant.

Ce ne sont pas nécessairement des signes d’un trouble, pris isolément. C’est leur association, leur intensité et leur évolution qui donnent du sens à l’observation.

Troisième repère : combien d’efforts sont nécessaires pour que l’enfant mange ?

Il arrive qu’un enfant mange finalement une quantité considérée comme suffisante… mais au prix d’une organisation familiale considérable. Il faut le distraire pendant tout le repas. Préparer systématiquement un plat différent. Le suivre avec une cuillère. Négocier chaque bouchée. Allonger les repas. Éviter de manger à l’extérieur. Emporter partout quelques aliments très précis, car aucun autre ne sera accepté. Dans ces situations, ne se contenter de regarder ce qui se trouve finalement dans l’estomac de l’enfant peut donner une image incomplète.

La quantité mangée ne dit pas combien d’énergie a été nécessaire pour y parvenir.

Les recommandations cliniques accordent d’ailleurs une place à l’observation du déroulement des repas, des réactions de l’enfant, de l’environnement et des interactions entre l’enfant et les adultes qui l’accompagnent.

Ce regard n’a pas pour objectif de chercher ce que le parent ferait « mal ». Lorsque manger devient inquiétant, les adultes développent naturellement des stratégies pour préserver l’apport alimentaire de leur enfant. Ces stratégies font partie de l’histoire de la difficulté et peuvent aider à comprendre comment la situation s’est construite.

Quatrième repère : distinguer ce que l’enfant peut faire de ce qu’il accepte de faire

Face à un refus répété, la tentation est grande de chercher à motiver davantage l’enfant.

Mais une autre question mérite parfois d’être posée avant celle de la motivation : a-t-il réellement les compétences nécessaires pour faire ce qu’on attend de lui ? Mâcher une viande fibreuse, gérer des morceaux mélangés, boire dans un verre ouvert, tolérer une texture humide ou sentir plusieurs aliments dans sa bouche ne représentent pas le même niveau de difficulté pour tous les enfants.

Lorsqu’un enfant n’a pas encore acquis certaines compétences ou lorsqu’une sensation alimentaire lui est difficile à traiter, multiplier les encouragements ne résout pas nécessairement le problème.

Observer ce que l’enfant peut faire permet donc parfois de comprendre autrement ce qu’il refuse de faire.

Cinquième repère : quelle place l’alimentation occupe-t-elle dans la vie de la famille ?

La difficulté alimentaire ne concerne rarement que les quelques minutes pendant lesquelles l’enfant mange. Elle peut influencer les courses, les vacances, les invitations, la garderie ou l’école. Les parents peuvent anticiper les repas avec appréhension. Les discussions familiales finissent parfois par tourner régulièrement autour de ce qui a été mangé, ou pas.

L’enfant, de son côté, peut également commencer à percevoir le repas comme un moment où l’on attend quelque chose de sa part.

Lorsque l’alimentation occupe progressivement une place disproportionnée dans la vie familiale, cela constitue en soi une information importante.

Il ne s’agit plus seulement de savoir si l’enfant « mange assez », mais de prendre en compte l’impact global de la difficulté sur son quotidien et sur celui de sa famille.

Quand en parler avec un professionnel ?

Il n’existe pas de signe isolé permettant de décider à distance si une difficulté alimentaire nécessite une prise en charge.

Certains éléments méritent toutefois d’être explorés plus attentivement : une difficulté qui persiste ou s’accentue, un répertoire alimentaire qui se réduit fortement, des repas régulièrement très longs ou très éprouvants, des difficultés importantes avec les textures, des hauts-le-cœur fréquents, des douleurs, des vomissements, une toux ou des épisodes d’étouffement pendant les repas, ainsi que des inquiétudes concernant la croissance, l’hydratation, les apports nutritionnels ou l’énergie de l’enfant.

Des difficultés respiratoires pendant l’alimentation ou des épisodes d’étouffement nécessitent une évaluation médicale rapide.

Mais l’absence de problème de poids ne signifie pas nécessairement que tout va bien. Un enfant peut grandir correctement tout en vivant les repas comme une épreuve ou en mobilisant énormément d’énergie familiale autour de son alimentation. L’évaluation ne se résume donc pas à un chiffre sur une courbe.

Selon la situation, le regard du pédiatre ou du médecin, d’un diététicien pédiatrique, d’un professionnel spécialisé dans les compétences oro-motrices et la déglutition ou d’autres intervenants peut être utile. L’enjeu est surtout de déterminer quelles dimensions il convient d’explorer chez cet enfant-là.

Comprendre avant de chercher à faire manger

Lorsqu’un enfant mange difficilement, le premier objectif n’est pas toujours de trouver la bonne astuce pour lui faire accepter une bouchée supplémentaire.

Il peut être beaucoup plus utile de comprendre ce que son comportement raconte : ce qui est facile pour lui, ce qui ne l’est pas, comment la difficulté a évolué et quels éléments peuvent l’entretenir.

C’est ce changement de regard que je développe dans mes formations consacrées aux difficultés alimentaires et aux troubles alimentaires pédiatriques. Elle permet d’aller plus loin dans l’observation des repas, de mieux comprendre les différentes dimensions susceptibles d’intervenir et de disposer de repères pour savoir quand et comment solliciter de l’aide.

L’objectif n’est pas de coller une étiquette à un enfant parce qu’il mange peu ou de manière différente, mais de donner des pistes très concrètes pour l’accompagner.

Sources et références :
  • Champenois, Julie (2025). Quand manger devient une épreuve pour l’enfant. REISO, Revue d’information sociale, 11 août 2025. Article consacré aux troubles alimentaires pédiatriques, à la souffrance de l’enfant, aux difficultés sensorielles et aux conséquences sur la vie familiale.
  • Rey, Jeanne (2026). Troubles alimentaires pédiatriques : le dépistage par la sage-femme. Obstetrica, Fédération suisse des sages-femmes, 22 janvier 2026. Article adapté d’une publication professionnelle de Julie Champenois. Présentation des signes d’alerte, des différentes dimensions des troubles alimentaires et de l’importance du repérage précoce. 
  • Champenois, Julie (2026). Mon enfant ne mange plus : quand faut-il s’inquiéter ? Esprit Féminin, 29 juillet 2026. Article destiné aux parents sur l’apprentissage alimentaire, la découverte des textures, les difficultés courantes et les situations nécessitant une attention particulière. 
  • Goday, P. S., et al. (2019). Pediatric Feeding Disorder: Consensus Definition and Conceptual Framework. Journal of Pediatric Gastroenterology and Nutrition, 68(1), 124–129. Publication de consensus définissant les troubles alimentaires pédiatriques à travers quatre dimensions complémentaires : médicale, nutritionnelle, compétences alimentaires et psychosociale. Cette publication est également citée dans l’article d’Obstetrica. 
  • Inforalité. Difficultés alimentaires du jeune enfant. Ressources spécialisées sur les troubles de l’oralité et de l’alimentation pédiatrique, proposées par une équipe pluriprofessionnelle.
Portrait de Julie Champenois, infirmière spécialisée en pédiatrie et autrice

Julie Champenois

Infirmière spécialisée en pédiatrie · Consultante IBCLC · Formatrice · Superviseure · Autrice

Julie Champenois est infirmière spécialisée en pédiatrie. Forte de plus de vingt-cinq ans d’expérience auprès des enfants et de leurs familles, elle s’est spécialisée dans l’alimentation, l’oralité et l’allaitement maternel. Titulaire d’un DIU Troubles de l’oralité de l’enfant et d’un DU Nutrition et obésité de l’enfant, elle a créé et co-dirige le CAS Troubles alimentaires pédiatriques à la Haute école de santé Fribourg.

À travers ses formations destinées aux professionnels et ses ressources en ligne pour les parents, elle transmet une approche centrée sur la compréhension de l’enfant, le soutien des familles et le plaisir de manger.