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Julie Champenois

Quand une situation clinique résiste : que peut apporter la supervision ?

Publié le 19 octobre 2026

Deux professionnelles de santé échangent autour d’une situation clinique liée à l’allaitement, à l’aide d’une tablette et de documents, lors d’une séance de supervision.

Il y a des situations où tout semble relativement clair.

Et puis il y a celles où quelque chose ne colle pas, malgré les différentes pistes explorées. C’est souvent dans ces moments-là qu’un temps de supervision peut permettre de porter un autre regard sur la situation.

Un bébé qui prend correctement du poids mais dont les tétées restent chaotiques. Un enfant qui mange peu et dont les difficultés semblent dépasser la simple sélectivité alimentaire. Un nourrisson adressé pour des tensions corporelles, chez qui le comportement au sein interpelle. Une famille qui a déjà consulté plusieurs professionnels, reçu plusieurs conseils, essayé plusieurs pistes… sans réelle amélioration.

Dans ces situations, le problème n’est pas forcément de manquer de connaissances.

Au contraire, on peut avoir une solide expérience, avoir suivi de nombreuses formations, connaître les recommandations et pourtant arriver à un moment où l’on ne sait plus très bien ce qui est important, ce qui est secondaire, ni dans quelle direction poursuivre.

C’est précisément là qu’un temps de supervision peut être utile.

Non pas pour obtenir « la bonne réponse », mais pour reprendre la situation avec un autre regard.

Quand on a déjà beaucoup réfléchi… mais que quelque chose échappe encore

Prenons une situation fictive.

Une sage-femme suit une mère et son bébé de six semaines. La prise de poids est satisfaisante. La lactation semble bien installée. Pourtant, les tétées restent difficiles.

Le bébé prend le sein, tète quelques minutes, se cambre, lâche, reprend, tousse parfois, semble avaler beaucoup d’air et finit régulièrement la tétée agité ou épuisé.

La position a été revue. Différentes installations ont été essayées. La gestion du réflexe d’éjection a été discutée. La mère a reçu plusieurs conseils et les applique.

Certaines choses améliorent ponctuellement la situation, mais rien ne l’explique vraiment.

Alors, que regarder maintenant ?

Un débit de lait important suffit-il à expliquer l’ensemble ? La coordination succion-déglutition-respiration mérite-t-elle d’être observée plus précisément ? Certains signes évoquent-ils un inconfort, une difficulté respiratoire, une problématique oro-motrice ou autre chose ? Le comportement est-il identique au début et à la fin de la tétée ? À tous les repas ? Dans toutes les positions ?

Et surtout : est-ce que ce qui paraît le plus évident est réellement le problème principal ?

C’est souvent une question centrale dans les situations complexes.

À force de travailler autour d’une première hypothèse logique, nous pouvons finir par considérer toute la situation à travers celle-ci. Prendre du recul permet parfois de se décentrer de cette lecture initiale et d’explorer d’autres pistes.

En supervision, il peut alors être utile de reprendre la chronologie, les signes observés, ce qui a déjà été essayé et les effets obtenus, mais aussi de revenir aux bases théoriques, aux recommandations ou aux données scientifiques pertinentes.

Parfois, une nouvelle hypothèse émerge. Parfois, une hypothèse qui occupait beaucoup de place devient moins probable. Parfois, la conclusion est encore qu’un bilan complémentaire ou l’avis d’un autre professionnel est nécessaire.

Quand ce que l’on observe ne fait pas partie de son domaine de formation

La question est encore différente lorsque la difficulté observée ne relève pas directement du cœur de métier du professionnel. C’est fréquent chez les thérapeutes manuels.

Un ostéopathe ou un chiropraticien peut recevoir un nourrisson pour une préférence rotationnelle, des tensions corporelles, une asymétrie ou un inconfort digestif.

Lors de l’anamnèse, les parents rapportent que les tétées sont compliquées. Ou bien le bébé prend le sein pendant la consultation et quelque chose interpelle : des bruits particuliers, une perte fréquente du sein, une agitation importante, une manière inhabituelle de mobiliser la mâchoire ou la langue.

Mais observer précisément une succion ou analyser le déroulement d’une tétée ne fait pas nécessairement partie de la formation initiale d’un thérapeute manuel.

Que faire de cette observation ?

Faut-il simplement la noter ? Est-elle significative ? Peut-elle avoir un lien avec ce que le professionnel observe sur le plan corporel ? Quels éléments seraient utiles à transmettre à la sage-femme, au pédiatre, à la consultante en lactation IBCLC ou à un autre professionnel ?

La supervision ne vise pas à transformer l’ostéopathe ou le chiropraticien en spécialiste de l’allaitement.

Elle peut, en revanche, lui permettre de mieux comprendre ce qu’elle observe, de savoir quels signes méritent une attention particulière et de réfléchir à la manière d’intégrer ces informations à son propre raisonnement clinique, tout en restant dans son champ de compétences.

C’est aussi cela, le travail pluridisciplinaire : mieux comprendre les observations des autres disciplines sans chercher à se substituer à elles.

Quand il faut regarder la situation autrement

Autre exemple.

Une diététicienne suit un enfant de deux ans et demi dont le répertoire alimentaire se réduit progressivement. Au départ, les parents parlent d’un enfant « difficile ». Ils ont essayé différentes présentations, davantage de variété, des repas plus structurés. Mais les aliments disparaissent peu à peu. L’enfant refuse certaines textures, garde parfois longtemps les aliments en bouche, accepte très bien quelques aliments précis mais réagit fortement dès qu’ils sont légèrement différents.

À première vue, la question pourrait être nutritionnelle : comment augmenter la variété et équilibrer les apports ? Mais que se passe-t-il si l’on se décale un peu de cette première lecture ? Y a-t-il une dimension sensorielle ? Une difficulté oro-motrice ? Une peur liée à une expérience antérieure ? Une douleur ? Une difficulté développementale ? Une pression importante autour des repas qui entretient désormais le problème ?

Ce n’est pas forcément une seule explication.

Et c’est souvent là que les situations deviennent intéressantes à analyser : plusieurs éléments peuvent être vrais en même temps. La supervision permet alors de reprendre le cas sans chercher immédiatement une nouvelle stratégie alimentaire. Avant de décider quoi proposer, il peut être nécessaire de se demander : qu’est-ce que cet enfant nous montre réellement ?

Photos et vidéos : parfois, quelques secondes changent la compréhension

Le récit du professionnel ou de la famille est essentiel, mais certaines informations sont difficiles à exprimer par les mots.

Lorsque les conditions de confidentialité sont réunies et avec l’accord des parents, l’analyse de photos ou de courtes séquences vidéo peut s’avérer particulièrement intéressante.

Une vidéo d’une tétée, d’un repas ou d’une situation quotidienne permet parfois d’observer des éléments très fins : le rythme, les pauses, la respiration, la posture, la manière dont l’enfant approche l’aliment, les mouvements de la langue ou de la mâchoire, ses réactions lorsque l’adulte intervient.

Une photo peut également permettre de revenir sur une installation, une posture ou un élément observé par le professionnel.

L’intérêt n’est pas de juger ce qui a été fait ni de tirer une conclusion à partir de quelques secondes d’image. Il s’agit plutôt de pouvoir regarder ensemble, ralentir, revenir en arrière et poser des questions très concrètes : « Qu’est-ce qui se passe juste avant ? » « Est-ce que ce mouvement est constant ? » « À quel moment l’enfant commence-t-il à s’agiter ? » « Est-ce que ce que nous pensions observer est vraiment ce que l’on voit ? »

Une vidéo peut parfois confirmer une hypothèse. Elle peut aussi complètement déplacer le regard.

Quand plusieurs professionnels ont chacun une partie du puzzle

Les situations complexes impliquent souvent plusieurs intervenants.

Le pédiatre surveille la croissance. La sage-femme observe l’allaitement. Le thérapeute manuel remarque des tensions. La logopédiste ou l’ergothérapeute s’intéresse aux compétences oromotrices ou sensorielles. La diététicienne examine les apports et le répertoire alimentaire.

Chaque professionnel peut avoir une observation juste. Pourtant, la famille peut entendre : « Il mange suffisamment. » « Il faudrait davantage le stimuler. » « Il faut au contraire réduire la pression. » « C’est probablement sensoriel. » « Il faut d’abord chercher une cause médicale. » Ces propositions ne sont pas forcément incompatibles, mais elles peuvent devenir difficiles à articuler.

Dans ce type de situation, la supervision peut permettre de remettre les informations les unes à côté des autres et de se demander : quel est le problème prioritaire aujourd’hui ? Que savons-nous réellement ? Qu’est-ce qui reste une hypothèse ? Quelle information manque pour décider de la suite ?

Elle peut se faire individuellement ou, le cas échéant, au sein d’une réflexion pluridisciplinaire. L’objectif n’est pas de décider qui a raison. Il est de reconstruire une lecture cohérente de la situation.

Une formation apporte un cadre. La supervision s’appuie sur le réel.

Une formation permet d’acquérir des connaissances, des modèles de compréhension, des outils et des repères.

La supervision répond à une autre question : comment mobiliser ces connaissances dans cette situation précise, avec cet enfant, cette famille, ces observations et toutes les particularités du contexte ?

C’est ce qui en fait un travail très individualisé.

À partir d’une situation réelle, il est possible de revenir sur la théorie, de consulter une recommandation ou un protocole, de confronter une hypothèse aux données scientifiques, d’analyser une vidéo, de réfléchir aux informations manquantes ou encore de préparer ce qu’il serait utile d’observer lors du prochain rendez-vous.

Ce travail n’est d’ailleurs pas utile uniquement pour la situation analysée.

Il permet souvent d’affiner son regard clinique et d’être mieux armé lorsqu’une situation similaire se présente à nouveau.

La supervision comme espace de réflexion clinique

C’est dans cet esprit que je propose les supervisions.

Mon parcours d’infirmière spécialisée en pédiatrie, mon expérience en allaitement en tant que consultante IBCLC, ma formation sur le sommeil du jeune enfant et ma spécialisation dans les troubles alimentaires pédiatriques m’ont amenée à travailler dans des situations où plusieurs dimensions s’entrecroisent.

Allaitement maternel, alimentation, sommeil, développement, contexte médical, compétences sensorielles ou oromotrices, dynamique familiale : dans la réalité, ces éléments ne se rangent pas toujours dans des cases distinctes.

Les supervisions s’adressent aux professionnels de la santé, de la périnatalité et de la petite enfance qui rencontrent, dans leur pratique, une situation liée à l’allaitement maternel, au sommeil ou à l’alimentation de l’enfant qui les questionne, leur résiste ou mérite d’être regardée autrement.

Elles ne remplacent ni une consultation spécialisée, ni une formation, ni une évaluation médicale, ni le travail pluridisciplinaire. Elles offrent un temps pour reprendre une situation, se décentrer de ce qui semblait évident, vérifier certaines hypothèses et explorer d’autres pistes de réflexion.

Si vous avez actuellement en tête une situation pour laquelle vous vous dites : « J’ai déjà essayé plusieurs choses, mais quelque chose ne colle toujours pas », elle peut précisément être intéressante à reprendre en supervision.

Sources et références :
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Portrait de Julie Champenois, infirmière spécialisée en pédiatrie et autrice

Julie Champenois

Infirmière spécialisée en pédiatrie · Consultante IBCLC · Formatrice · Superviseure · Autrice

Julie Champenois est infirmière spécialisée en pédiatrie. Forte de plus de vingt-cinq ans d’expérience auprès des enfants et de leurs familles, elle s’est spécialisée dans l’alimentation, l’oralité et l’allaitement maternel. Titulaire d’un DIU Troubles de l’oralité de l’enfant et d’un DU Nutrition et obésité de l’enfant, elle a créé et co-dirige le CAS Troubles alimentaires pédiatriques à la Haute école de santé Fribourg.

À travers ses formations destinées aux professionnels et ses ressources en ligne pour les parents, elle transmet une approche centrée sur la compréhension de l’enfant, le soutien des familles et le plaisir de manger.