Allaitement maternel et reprise du travail : anticiper sans figer le quotidien
Publié le 19 octobre 2026
« Je reprends le travail dans trois semaines. Est-ce que je dois commencer à tirer mon lait tous les jours ? Faire des réserves ? Habituer mon bébé au biberon ? Et s’il refuse ? » À l’approche de la reprise du travail, poursuivre l’allaitement maternel soulève souvent toutes ces questions en même temps. Elles donnent parfois l’impression qu’il faudrait prévoir, tester et organiser chaque détail avant le premier jour.
Pourtant, préparer la reprise du travail ne signifie pas forcément construire à l’avance un fonctionnement à suivre à la lettre. Il s’agit plutôt de comprendre quels seront les besoins de l’enfant pendant les périodes de séparation, ce que la mère souhaite pour son allaitement, ce que l’environnement professionnel permet et quelles solutions sont réalistes pour la famille.
Autrement dit : anticiper, oui. Mais sans oublier qu’une partie de l’organisation ne pourra se préciser qu’en vivant réellement ce nouveau quotidien.
Reprendre le travail ne signifie pas forcément organiser « des tétées à distance »
Lorsqu’on pense à l’allaitement et à la reprise du travail, le tire-lait vient souvent immédiatement à l’esprit. C’est une possibilité importante, mais ce n’est pas le point de départ de toutes les situations.
Un nourrisson de trois ou quatre mois, allaité exclusivement et séparé de sa mère pendant une longue journée, n’a pas les mêmes besoins qu’un enfant plus âgé qui mange déjà plusieurs aliments, boit de l’eau et retrouve sa mère après quelques heures. Une personne qui travaille à proximité du lieu de garde n’a pas non plus les mêmes possibilités qu’une autre qui effectue de longs trajets ou suit des horaires irréguliers.
Certaines mères souhaitent tirer leur lait pendant leur journée de travail afin de maintenir un allaitement majoritaire ou exclusif au lait maternel. D’autres optent pour un allaitement mixte pendant les périodes de séparation. Certaines peuvent allaiter leur enfant directement au cours de la journée. D’autres encore se contentent essentiellement de tétées lorsque la mère et l’enfant sont ensemble. Aucune de ces organisations ne peut être considérée indépendamment de l’âge de l’enfant, de son alimentation, de la durée des séparations, de la lactation et du projet de la famille.
L’enjeu n’est donc pas de reproduire, en l’absence, le rythme des journées passées ensemble. Il s’agit de trouver comment répondre aux besoins de l’enfant dans ce nouvel environnement, tout en préservant autant que possible ce qui compte pour la famille.
Premier repère : quel est l’âge de l’enfant au moment de la reprise
Quelques mois peuvent modifier considérablement la situation.
Pendant les six premiers mois, l’OMS recommande un allaitement maternel exclusif lorsque c’est possible. Autour de six mois, les aliments complémentaires commencent progressivement à prendre leur place, parallèlement à la poursuite de l’allaitement maternel. Ils ne remplacent pas brutalement le lait : cette transition s’opère au fil du développement et des besoins de l’enfant.
Lorsque l’on prépare une reprise du travail, il est donc utile de réfléchir à l’âge qu’aura réellement l’enfant à ce moment-là et quel sera son plan alimentaire et son développement psychomoteur, et non uniquement à son fonctionnement aujourd’hui. Cela aide notamment à se demander ce qu’il devra recevoir pendant l’absence de sa mère, à quelle fréquence approximative et quelles modalités pourront être envisagées avec la personne qui le gardera.
Cela évite aussi de préparer, plusieurs semaines à l’avance, une organisation très précise pour un nourrisson dont les compétences et les rythmes sont encore en pleine évolution.
Deuxième repère : partir de la durée réelle des séparations
« Je reprends à 60 % » ne dit finalement pas grand-chose sur ce que l’enfant et sa mère vivront. Trois journées complètes avec de longs trajets, cinq courtes matinées ou des horaires variables ne créent pas la même séparation.
Il peut être plus utile de regarder concrètement une journée : à quelle heure aura lieu la dernière possibilité de téter ? Quand mère et enfant se retrouveront-ils ? Combien de temps l’enfant passera-t-il avec la personne qui le garde ? Existe-t-il une possibilité d’allaiter directement à un moment de la journée ? Ce sont ces informations qui permettent ensuite de réfléchir à la quantité de lait maternel éventuellement nécessaire pendant l’absence et à l’intérêt, ou non, de tirer son lait au travail.
La quantité de lait obtenue avec un tire-lait ne permet d’ailleurs pas, à elle seule, d’évaluer la quantité de lait qu’un bébé reçoit habituellement au sein. La réponse au tire-lait peut varier considérablement d’une personne à l’autre.
Troisième repère : distinguer ce qu’il est utile de préparer de ce qui peut attendre
Il peut être rassurant de tester certains éléments avant la reprise : comprendre le fonctionnement du tire-lait si l’on prévoit de l’utiliser, réfléchir à la conservation et au transport du lait, discuter avec le mode de garde ou vérifier ce que le lieu de travail permet. Mais cela ne signifie pas qu’il faille obligatoirement constituer un congélateur rempli de lait plusieurs semaines à l’avance.
Il n’est pas non plus toujours nécessaire d’entraîner quotidiennement un nourrisson à prendre un biberon simplement parce qu’une reprise professionnelle approche. Selon l’âge de l’enfant et la situation, différentes façons de proposer le lait peuvent être envisagées. La question intéressante devient alors moins : « Comment faire pour que mon bébé soit prêt ? » que : « Qu’est-ce qui doit réellement être prêt pour que le faire garder soit possible ? »
Ce déplacement change beaucoup de choses. Il permet de préparer l’environnement sans demander à l’enfant de maîtriser à l’avance exactement le comportement que l’on espère retrouver plusieurs semaines plus tard.
Quatrième repère : réfléchir à ce que l’on souhaite préserver
Il existe parfois une pression implicite à choisir entre deux scénarios : poursuivre l’allaitement maternel exactement comme avant ou arrêter. Dans la réalité, il existe de nombreuses organisations intermédiaires.
Certaines familles souhaitent maintenir une stimulation régulière pendant les heures de travail. Pour d’autres, la priorité sera de conserver les tétées du matin, des retrouvailles, du soir ou des jours sans travail. Certaines souhaitent éviter autant que possible les préparations pour nourrissons ; d’autres préfèrent ne pas ajouter plusieurs séances de tire-lait à des journées professionnelles déjà exigeantes.
Ces choix ne sont pas seulement nutritionnels. Ils touchent aussi à la fatigue, au confort physique, au sommeil, au travail, au mode de garde et à la manière dont la mère vit son allaitement.
La lactation s’adapte en partie à la fréquence des tétées et à l’efficacité de la stimulation du sein. Une modification importante du nombre de tétées ou de séances de tire-lait peut donc l’influencer progressivement. Mais là encore, cela ne permet pas de prédire exactement ce qui se produira chez une personne donnée.
Comprendre ce mécanisme permet surtout de réfléchir aux choix en connaissance de cause, plutôt que d’appliquer une règle identique à toutes.
Et au travail, qu’est-ce qui est réellement possible ?
Ce point mérite d’être exploré avant de conclure que tirer son lait sera impossible.
En Suisse, durant la première année de vie de l’enfant, une salariée doit pouvoir disposer de temps pour allaiter ou tirer son lait pendant son travail, ainsi que d’un endroit approprié, protégé des regards et répondant à de bonnes conditions d’hygiène (les toilettes ne constituent pas un lieu adapté). Le temps rémunéré prévu est d’au moins 30 minutes pour une journée de travail jusqu’à 4 heures, 60 minutes au-delà de 4 heures et 90 minutes au-delà de 7 heures.
Connaître ces possibilités permet parfois d’élargir la réflexion. L’organisation dépendra évidemment ensuite du métier, des horaires, du lieu de travail et de la réalité concrète de l’entreprise.
Quand vaut-il mieux examiner la situation plus attentivement ?
La reprise du travail peut nécessiter quelques ajustements sans que cela signifie qu’il y a un problème. En revanche, certaines situations méritent de ne pas rester seule face à ses questions : un enfant dont les apports semblent insuffisants ou dont la croissance inquiète, des douleurs ou des engorgements répétés, une diminution importante de la lactation alors que la mère souhaite la maintenir, ou encore un enfant qui ne parvient pas à s’alimenter de manière suffisante pendant de longues périodes de séparation.
Une difficulté persistante liée à la prise du lait mérite également d’être examinée dans son ensemble. Le contenant utilisé n’est pas toujours la seule question : l’âge, les compétences orales de l’enfant, son expérience antérieure, le contexte dans lequel le lait est proposé et son état général peuvent également compter.
C’est justement dans ces situations qu’il est utile d’éviter les conclusions rapides du type « il faut juste qu’il s’habitue » ou « il finira bien par boire ».
Préparer une reprise, c’est surtout disposer de plusieurs possibilités
Anticiper la reprise du travail peut donc être utile, mais anticiper ne veut pas dire tout décider avant qu’elle ait commencé. Il s’agit plutôt de connaître les besoins de son enfant, de comprendre quelques principes de fonctionnement de la lactation, d’explorer les possibilités offertes par le travail et le mode de garde, puis d’imaginer plusieurs options.
Certaines choses pourront être préparées. D’autres seront ajustées après les premières journées, lorsque l’on saura enfin comment cet enfant, cette mère et cette famille vivent réellement la séparation.
C’est cette capacité d’observation et d’adaptation qui permet souvent de construire une organisation plus réaliste qu’un planning élaboré plusieurs semaines plus tôt.
Pour aller plus loin
J’ai consacré une formation en ligne à l’allaitement et à la reprise du travail pour aider les parents à réfléchir à leur propre situation : besoins de l’enfant selon son âge, lactation, séances de tire-lait, périodes de séparation, modes de garde, possibilités professionnelles et différentes façons d’organiser la poursuite de l’allaitement.
L’objectif n’est pas de vous donner un modèle à reproduire, mais de vous permettre de comprendre les éléments à prendre en compte pour construire une organisation cohérente avec votre enfant, votre quotidien et ce que vous souhaitez préserver.
Sources et références :
- Promotion allaitement maternel Suisse (2023). Retour au travail : guide pour la mère qui allaite. Brochure destinée aux mères qui souhaitent poursuivre l’allaitement après leur reprise professionnelle. Elle aborde la préparation, les différentes possibilités d’organisation et les droits des femmes en Suisse.
- Secrétariat d’État à l’économie (SECO). Allaiter ou tirer son lait au travail. Informations officielles concernant les pauses d’allaitement rémunérées, les obligations des employeurs et les conditions nécessaires à l’expression du lait en Suisse.
- Eglash, Anne, Simon, Liliana & Academy of Breastfeeding Medicine (2017). ABM Clinical Protocol #8: Human Milk Storage Information for Home Use for Full-Term Infants. Breastfeeding Medicine, 12(7), 390–395. Recommandations sur l’expression, l’hygiène, la conservation, le transport et l’utilisation du lait maternel exprimé chez les nourrissons nés à terme et en bonne santé.
- Zimmerman, Deena, Bartick, Melissa, Feldman-Winter, Lori & Ball, Helen L. (2023). ABM Clinical Protocol #37: Physiological Infant Care – Managing Nighttime Breastfeeding in Young Infants. Breastfeeding Medicine, 18(3), 159–168. Ce protocole aborde notamment l’évolution des rythmes d’allaitement et la possibilité d’une augmentation des tétées nocturnes lors des séparations en journée.
- Juvalta, Sibylle et al. (2025). Swiss Infant Feeding Study (SWIFS) 2024: National Monitoring on Infant Feeding in the First Year of Life. ZHAW, étude nationale suisse réalisée en collaboration avec l’OSAV et Swiss TPH. Elle présente notamment les pratiques d’allaitement et les difficultés liées à la reprise professionnelle.
Infirmière spécialisée en pédiatrie · Consultante IBCLC · Formatrice · Superviseure · Autrice
Julie Champenois est infirmière spécialisée en pédiatrie. Forte de plus de vingt-cinq ans d’expérience auprès des enfants et de leurs familles, elle s’est spécialisée dans l’alimentation, l’oralité et l’allaitement maternel. Titulaire d’un DIU Troubles de l’oralité de l’enfant et d’un DU Nutrition et obésité de l’enfant, elle a créé et co-dirige le CAS Troubles alimentaires pédiatriques à la Haute école de santé Fribourg.
À travers ses formations destinées aux professionnels et ses ressources en ligne pour les parents, elle transmet une approche centrée sur la compréhension de l’enfant, le soutien des familles et le plaisir de manger.